Née parisienne

Née parisienne

« Le vrai parisien n’aime pas Paris, mais il ne peut vivre ailleurs. » Alphonse Karr

Combien de fois ai-je voulu te quitter ? Je ne compte plus ! Sincèrement, je pense que ça me traverse l’esprit au moins une fois par jour. On est d’accord, ça fait beaucoup. Tu es devenue pour moi une copine un peu too much. Trop étriquée, trop sale, trop bruyante. Mes pauvres petits tympans sont au bord de l’explosion quand taxis, camions, voitures, bus, scooters, pompier et police ont décidé de faire la fête tous en même temps. Et ce genre de « rave party » improvisée en pleine journée c’est relativement fréquent. Ajoutez à ça une bonne dose de CO2 qui vient vous titiller les narines de bon matin et vous avez votre humeur réglée sur « how to leave this city NOW ? »

Amélie Poulain, c’est ma cousine

Si ma grand-mère m’entendait, je passerai un sale quart d’heure. Pour rien au monde elle aurait voulu quitter Paris et encore moins son 18e. Elle qui est née à Montmartre rue d’Orchampt dans les années 20, juste à côté de la maison de Dalida (reusta des années 60). Fille de marchands de couleurs (avec ce terme, j’imaginais des dealeurs d’arc en ciel étant petite… ben quoi chacun ses rêves, merde !), elle fait des études de dessin et se spécialise dans la publicité pour des marques comme l’Oréal et sa fameuse laque (son odeur restera pour toujours associée à elle et sa coiffure 100% choucroute cartonnée). Elle a rencontré mon grand-père au Moulin de la Galette, « au bal » comme elle aimait le préciser. J’aurai pu écouter ses histoires du Paris de l’après-guerre des centaines de fois. D’ailleurs je crois qu’au fond, je rêve secrètement d’une rencontre à l’ancienne (coucou K-maro). Mais moins en mode Sisi l’impératrice. Plus en mode Nonnon l’impérieuse.

How to become a « Titi parisienne »

J’ai ainsi passé mon enfance dans les bacs à sables des squares du quartier, pas loin des crottes du bichon de Madame M., près des pots d’échappement du 4×4 de Monsieur C. (j’ai toujours pas compris le concept des tanks à Paris, surtout depuis la libération). En primaire, j’ai eu l’occasion ultime de faire une « classe nature » à Fontainebleau et au Château de Versailles. Plutôt cool de découvrir l’existence des moutons dans le hameau de Marie-Antoinette. Quand j’étais petite bien sûr, je ne me rendais pas vraiment compte de la chance que j’avais. Enfin chance. J’enviais à mort mes copines qui habitaient dans le bled paumé de Normandie ou mon père a décidé d’élire domicile il y a bientôt 20 ans. Elles allaient à l’école en vélo, élevaient des poules et des lapins, avaient une chambre aussi grande que notre appart et surtout le soir, elles voyaient les étoiles. C’est con, mais moi ça me touche. A Paris, le cosmos on s’en branle. Notre plafond à nous, c’est le balai des avions en partance pour Shanghai. On peut pas tout avoir : 25 Zara, 20 Macdo, 15 cinémas et la voie lactée sur un plateau.

Histoire de pas trop garder la tête dans les nuages, à 13 ans je me prends en pleine face la bombe lacrymo d’un gentil camarade de classe apparemment tenté par de nouvelles expériences anti-blonde. Par la suite, je me fais voler mon sac au moins 3 fois et autant de rendez-vous pris au commissariat. Une fois le bac en poche (première fois que je fais du vol à l’arraché), je me retrouve sur les bancs de la fac d’Assas pour faire du droit et surtout plaisir à papa en même temps. Je goûte alors aux joies du 6e arrondissement, ses jardins du Luxembourg, sa rue de Rennes et son ambiance catho. Très vite, je redoute de m’encroûter dans un milieu trop bourgeois et décide qu’il est temps d’aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe. Découvrir le monde. La vie quoi. Direction Saint-Denis Université, la ligne 13, l’odeur perpétuelle de boule puante et la maxi promiscuité avec le tout-venant. J’ai clairement eu l’impression de débarquer en terre inconnue. Mais je m’y suis tout de suite sentie bien. Même avec l’agent de sécurité à l’entrée et son doberman pour être sûr qu’aucune attaque au couteau comme celle de la veille ne se reproduise. Respire, ça va bien se passer. J’ai pris une profonde inspiration et passé les 4 meilleures années de ma vie là-bas.

Un indien dans la ville

En bonne parisienne qui se respecte, je fuis les lieux envahis par les touristes. J’ai ainsi attendu mes 15 ans avant d’aller à la tour Eiffel et encore je ne suis monté qu’au 2e étage. Je n’ai jamais mis un pied à l’Arc de Triomphe ni à la Tour Montparnasse. J’ai toujours du mal à me souvenir quel fichu roi est enterré aux Invalides. Je sais jamais si je dois descendre à la station Blanche ou Pigalle pour aller au Moulin Rouge. Je me casse toujours la figure dans les rames de la ligne 14 (non mais c’est quoi ce freinage de taré ?!). Les cars de chinois me donnent de l’urticaire et on atteint le zona quand ils sortent leur perche à selfie. La parisienne n’est pas hyper tolérante.

Autre point qui a son importance, je ne connais pas mes voisins. Hier l’un d’eux est venu me parler pour la première fois. Ça fait 7 ans que je suis dans la résidence et lui presque 4. On s’est déjà croisé, au parking, au rayon légumes du G20 en bas de l’immeuble mais mis à part le  « bonjour » de politesse rien d’autre à déclarer. Bref, je m’y attendais tellement pas que je me suis mise à bégayer et à penser « qu’est-ce-qu’il me veut celui-là, non mais attends il a presque 40 piges et deux enfants on va pas me la faire à moi ». Non, le mec voulait juste savoir qui était sa voisine. Il s’est certainement dit que le délai de 3 ans étant révolu, il avait la permission d’en apprendre un peu plus. PERIOD ! La parisienne est suspicieuse. Et bilingue.

Enfin, inutile de préciser que je suis râleuse de nature. « Il fait beau ? Evidemment puisqu’on est lundi et qu’il faut retourner bosser ! Il a vraiment le don de se pointer au mauvais moment ce satané soleil. » « La rue est bloquée ? Ben oui tiens le camion poubelle à 18H30 c’est tellement plus marrant. Pile quand tu sors du taf ! Ils ont pas TOUTE la journée pour faire ça non ? » Bref, le râlage c’est un way of life et à Paris, ça se transmet de génération en génération.

Vivre à Paris c’est aussi savoir faire la gueule. Tirer la tronche, avoir l’air d’être au 36e dessous. Si tout va bien, ça cache un truc pas net. Normalement, comme tu passes ton temps à subir le métro, ton boulot, tes after work, tes after tout courts, tes soirées à courir partout pour enchaîner les sorties de peur de rater un truc, t’es rapidement claqué. Donc le moindre truc t’énerve. Et donc tu as l’air constamment au bout du rouleau. Si tout va bien, prends des vacances et dès ton retour tu devrais retrouver un état d’esprit plus cohérent.

Une ado en avance pour son âge

Clairement à première vue, Paris ça claque. Régulièrement considérée comme la plus belle ville du monde, number 1 des classements touristiques, elle regorge d’histoire, de culture, de musées, de monuments célèbres et surtout, elle est traversée par la Seine qui partage le gâteau en deux parts relativement équitables : la rive droite et la rive gauche. Habiter l’une des deux rives c’est clairement choisir son camp. Et souvent, son parti politique. Mais Paris c’est aussi la ville de l’amour, celui des films en noir et blanc avec Gabin et Montant ou plus récemment Woody Allen. C’est croire en l’impossible. Même si faut pas se leurrer, c’est aussi la ville des trahisons, divorces et familles monoparentales. C’est pas plus rose qu’ailleurs niveau sentiments. Ça monte juste plus haut dans l’intensité. Et of course, ça peut descendre aussi profond que les catacombes.

Mais Paris, c’est aussi le manque de nature, des petites choses simples de la vie comme la Foire aux cochons, de bonne humeur, de vie sans stress. C’est une ville qui a choisi le gris comme couleur, sur les trottoirs et les façades des bâtiments non ravalés. Et le coût de la vie mon gars, on en parle ?! Pendant que tu t’entasses dans ton 25m2 à 800 euros/mois, ta cousine Marine se perd dans son 60m2 à Lyon pour 500 balles. Vous avez dit injuste ? Ouai, mais elle, ce week-end elle a pas le choix entre 4 expos, 3 inaugurations de restaurants et Beyoncé au Stade de France. (Vous ne lui avouerez jamais que vous avez préféré rester au fond de votre couette à regarder le dernier épisode d’Empire.)

Enfin, dernier point qui a son importance : L’ODEUR. Paris ça pue, c’est sale. On va pas se mentir, ça schlingue grave. Et entre les pipis, les cacas et les crachats, c’est comme au ski, t’as intérêt d’avoir au moins ta troisième étoile, spécialité slalom pour t’en sortir.

Et par rapport aux copines ?

La parisienne juge assez facilement. En comparaison avec Londres où tu peux te balader quasi incognito avec une saucisse de morteau sur la tête car tout le monde S’EN FOUT, ici tu mets une paire de chaussettes bleu tu es forcément la cousine du grand stroumph. Je caricature. Mais quand même, tu le sens le regard critique dans les yeux de ta voisine de bus, non ?

Au mois de juin dernier, je suis partie visiter Copenhague. Jolie ville, très agréable mais littéralement envahie par les vélos au même titre qu’Amsterdam. J’ai manqué de me faire rouler dessus une bonne dizaine de fois et je me suis faite klaxonner comme si j’avais commis le pire crime sur terre en traversant malencontreusement sur la piste cyclable. Au final, là-bas ça passe, le deux-roues c’est toute une culture mais à Paris… Ce n’est pas du tout aménagé pour. Tous les moyens de transports s’entrechoquent, les scooters se multiplient (faut avouer que c’est bien pratique) mais du coup la cohabitation est un peu compliquée.  Tu sens que, quelle que soit la manière dont tu as choisi de te déplacer, tu gênes. Oui oui carrément ! Et Je dois vous avouer même si je vais certainement m’attirer les foudres des « pro-cyclo-bobo-écolo-poilaudos » mais les deux-roues non motorisés (vive les périphrases) M’EMMERDENT. Voilà c’est dit. Pire, ils me crispent, me tendent, jettent ma bonne humeur aux oubliettes.

Je sens une certaine incompréhension chez toi lecteur. C’est qui cette folle totalement bipolaire qui un coup te dit qu’elle est grave en manque de respirer l’humus en dessous d’un beau cumulus et qui après, veut faire la peau aux personnes qui justement agissent pour un environnement sain, calme et respirable (Amen)? Ne t’offusque pas, la parisienne est contradictoire de base. Elle est tout à la fois: végétarienne jusqu’à ce que l’odeur du graillon d’un bon barbecue à 1h de Panam le temps d’un week-end la pousse au crime assez régulièrement. Ponctuelle, car elle déteste les gens qui arrivent en retard mais comme elle changera 3 fois de tenue avant de partir, elle arrivera avec son petit quart d’heure habituel de plus en s’excusant platement. La faute au soi-disant métro et sa traditionnelle coupure de courant hebdomadaire. Car oui, la parisienne peut, parfois souvent être de mauvaise foi.

Vous l’aurez compris, être 100% du cru parisien c’est être un sacré bordel. Mais c’est aussi avoir conscience de ses défauts ET de son potentiel. C’est être en perpétuel mouvement et ne jamais s’endormir sur ses lauriers. C’est savoir dire non quand on se sent injustement traité. C’est ne pas avoir peur des différences et assumer ses idées. C’est être curieux des autres et de l’ailleurs. C’est savoir rebondir quand l’inimaginable se produit. Et rien que pour tout ça Paris, je te dis merci.



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