Maman j’ai peur

Maman j’ai peur

« La peur, c’est l’enfant en nous qui panique. » (Tahar Ben Jelloun)

Petite, j’accompagnais presque tous les mercredis ma mère chez le dentiste; la faute à une dentition extrêmement déplorable mais heureusement non héréditaire. Dans la salle d’attente, il y avait un petit bouquin qui a rapidement attiré mon attention et que je finissais par feuilleter à chaque rendez-vous. Il s’intitulait simplement « j’ai peur » et comportait des illustrations assez marquantes d’une fille frêle et fragile en proie à toutes sortes de peurs. Surtout, il était révélateur de plusieurs angoisses que j’avais à cette époque mais aussi d’autres que je n’avais pas encore expérimentées. Il faut dire qu’à cet instant précis, j’avais surtout peur de la roulette de l’arracheur de dents qui donnait plus l’impression de percer du béton que la dentition maternelle. Bref, comme tous les enfants, à cette époque je n’avais pas peur de grand-chose à part de ne pas être dans la même classe que mes copines à la rentrée ou d’avoir une mauvaise note à ma récitation de poésie, seule évaluation que je réussissais généralement haut la main. Et bien sûr, des araignées. Pour toujours.

Avec le temps, certaines peurs ont disparu, d’autres se sont accentuées ou sont apparues de manière assez inopinée.

De la peur du noir à celle du découvert autorisé

Pendant longtemps, ma plus grande peur était de parler en public, aussi réduit était-il. J’étais l’élève du fond de la classe qui ne levait que très rarement la main mais qui du coup, bouillonnait quand elle s’était faite « voler » la bonne réponse par une autre qui elle, avait osé. Enfant unique, je n’ai jamais été particulièrement mise en avant par ma mère qui m’a appris à grandir sans trop faire de bruit. Les quelques cours de théâtre suivis en primaire constituaient à chaque séance un véritable supplice, surtout quand il fallait improviser. Je me sentais jugée, je doutais de moi, de mon aptitude à attirer l’attention des gens et à leur provoquer des émotions autres que la gêne. J’avais l’impression de ne pas être à ma place et d’ennuyer. Un comportement à l’opposé de chez moi ou je prenais un malin plaisir à faire le clown à tout bout de champ: dans son cocon, le ridicule ne tue pas. Je pratiquais aussi la danse que j’aimais beaucoup. Mais entre reproduire la dernière choré de Britney devant son miroir et sautiller comme un petit rat de l’opéra devant des dizaines de parents, il y a une légère différence. J’étais gauche, pas dans le rythme. Malgré le conseil toujours avisé de ma mère d’imaginer les gens aux toilettes en train de faire la grosse commission, rien n’y faisait, je perdais pied. Satané public !

A l’adolescence, j’ai flippé comme tout le monde de ne pas avoir mon bac et ne jamais connaître les bancs de la fac, les soirées étudiantes et les profs canons de psycho. Surtout, j’avais peur de ne pas rencontrer l’amour vu que ma peau était pire que ta calculette Casio fx-92. Mais du coup une peur en moins : celle de tomber enceinte.

Et puis, il y a les peurs qui te font sérieusement douter de ta santé mentale. Quand je partais en vacances chez mon père en Normandie dans son village retiré de 700 âmes et que le parquet grinçait alors même que tout le monde dormait, je m’imaginais le pire des scénarios (vous vous souvenez comme je suis forte à ce jeu-là ?) avec en prime, les gros titres de la presse locale le lendemain « double homicide : un père et sa fille retrouvés égorgés » (oui, tant qu’à faire autant que ce soit bien trash). Surtout que mon père avait eu la bonne idée de m’annoncer que l’ancien propriétaire s’était pendu dans ma chambre. J’avais des sueurs froides et j’allumais la lumière toutes les cinq minutes. En général, je me levais le lendemain avec des cernes jusqu’aux chaussures rapport au fait que le sommeil m’était tombé dessus au petit matin, quand la lumière de l’aube traversait les volets et que je pouvais faire face à mon agresseur.

Aujourd’hui, si j’ai surtout peur de l’appel de mon banquier et du paiement refusé à la caisse du supermarché un samedi en pleine heure de pointe, ça va quand même mieux. J’ai appris à aller vers les autres, je me suis découvert une certaine aptitude à les intéresser et même à les faire rire. Je flippe toujours un peu de me prendre les pieds dans le tapis quand je dois traverser la salle de restaurant pour aller aux toilettes (je suis maladroite et gauchère, coïncidence ? Je ne crois pas). Et je continue de rougir quand un garçon qui me plaît vient m’adresser la parole. MAIS, je n’attends plus dix chansons avant qu’on m’invite à danser et le monstre caché sous le lit est rendu au rang de mythe.

Moi, une flipette ?

Ce serait mentir de n’avouer que des peurs matérielles. En même temps que les premiers impôts, les premières pilules du lendemain et les premiers entretiens ratés, de nouvelles peurs ont fait leur apparition. La peur en avion par exemple. Ce qui est bien embêtant quand voyager est l’un de tes principaux plaisirs dans la vie. Avant j’étais pressée que l’avion décolle. Maintenant, si en un tour de piste il pouvait arriver à destination, je serais peut-être capable de lâcher le bras de ma voisine. Mon imagination n’a aucune limite : un oiseau suicidaire décide d’en finir dans l’un des réacteurs, une prise d’otage, un autre avion qui nous fonce dessus à cause d’un problème d’aiguillage ou pourquoi pas une panne de carburant. Total en plein ciel, pas facile à trouver.

Autre angoisse : la mort. Ou plutôt le prise de conscience que je suis mortelle. Une super nana certes, mais surtout avec une durée limitée. Ça m’arrive souvent dans la douche ce genre de connerie, le matin avant le petit dej. Tu te savonnes tranquillement et d’un coup tu réalises qu’un jour tu ne te savonneras plus. Hyper bizarre comme sensation. Un jour, le monde continuera de tourner, les caissières du Monoprix de biper, les sportifs de transpirer, les gens de s’aimer ou de se haïr. Et toi, tu n’existeras plus. Zéro impact sur le monde. Grosse déprime à la clé.

Comme n’importe qui, j’ai aussi peur de perdre mes proches. Je n’imagine même pas le jour où ma mère ne sera plus là. Ça me semble tellement absurde que je me dis qu’elle va certainement battre le record de Jeanne Calment et continuera de vivre quand je serai déjà poussière.

Et enfin, parce que ce ne serait pas moi si je ne vous parlais pas d’amour, je dois vous confier que ma plus grande peur c’est de ne pas rencontrer la personne avec qui j’aurai envie de fonder une famille. Peut-être pas l’homme de toute une vie car de ce point de vue-là, je reste assez septique, on en reparlera plus tard. Mais au moins, celui qui fera suffisamment palpiter mon petit cœur pour avoir envie de mélanger nos chromosomes. Alors je sais, la patience est mère des vertus. Sauf que j’ai aussi peur du temps qui passe. Mais ça, c’est une autre histoire.

(c) Margaret Durow



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