Je doute donc je fuis

Je doute donc je fuis

« Nos doutes nous assaillent et nous font échouer. Nous manquons le but que nous pourrions atteindre par crainte seulement de ne pas l’atteindre » (William Shakespeare).

Cher Doute,

Avant de t’accabler et de te mettre sur le dos mes satanées remises en question perpétuelles et mon incertitude chronique, je tiens tout de même à te rendre les qualités que tu mérites. Car oui, soyons honnêtes, tu as une fonction non négligeable : celle d’être utile à notre connaissance. La connaissance du monde qui nous entoure mais aussi à la connaissance de soi. Quand tu pousses ma pensée à remettre en question la véracité de certains propos politiques (n’y voyez aucune allusion à un homme aux sourcils épais ou à un homme aux sourcils épais ET poil de carotte) et ainsi l’empêcher d’être dictée par des idées préconçues, tu me fais entériner définitivement mon allergie à toutes les classes politiques existantes. Quand, face aux bouleversements de notre société dans une consommation excessive, seuls l’esprit critique, le recul et l’analyse de l’ensemble des informations dont nous bombardent les médias participent à faire de nous des citoyens responsables, tu me fais réaliser que ma conscience écologique et citoyenne est beaucoup plus développée qu’à l’époque où j’écrasais nonchalamment mon mégot de cigarette dans l’herbe fraîche d’un jardin public. Même si pour aller au bout de ce mode de pensée, je devrais sans plus tarder laisser tomber le scooter et enfourcher un Vélib’ pour aller travailler. Dommage qu’à chaque rond-point je doive croiser les doigts pour être sûre que je ne me fasse pas tailler un short entre le bus et le taxi. Avouez que c’est une excuse en béton pour ne pas abandonner le moteur tout de suite. Même si je doute que cette excuse soit valable sur le long terme. Satané Doute, ce que tu peux être chiant parfois.

D’ailleurs, c’est ici que commence ton jugement. Accroche-toi ça va faire mal. Toi le tant redouté; toi qui est bien souvent ressenti comme un blocage; toi qui pousse à l’inaction; toi qui fait dégringoler la confiance en soi à zéro. Et le pire, c’est que tu as des droits de regard dans tous les domaines de notre vie. Des petites choses banales du quotidien, aux interrogations majeures qui te pousseront à chambouler tous les pions de l’échiquier de ton existence. Ça commence le matin, quand tu claques la porte de chez toi. Une fois arrivée sur ton lieu gagne-pain, une interrogation te submerge qui ne te lâchera pas de la journée: « ai-je bien éteint ma plaque électrique avant de partir ? ».  Le doute va te faire te faire craindre le pire, imaginer ton immeuble en feu et te rendre responsable de la mort de 40 personnes dont 5 enfants. Tu ne t’en remettras jamais, tu te pendras en prison avec ton soutif. Pour empêcher cette tragédie, tu oublies la pause dej et files chez toi pour constater que oui, tu as un cerveau, et oui tu as des réflexes comme celui d’éteindre l’électricité quand tu pars de chez toi. Tu auras eu droit à une bonne dose de stress mais il va falloir que tu te remettes rapidement car ce n’est pas le seul coup de chaud que tu auras à affronter de la journée.

De retour au bureau, tu constates que personne n’est à son poste. Merde, la réunion de 14H00 a-t-elle été déplacée plus tôt? Aurais-je oublié de mettre à jour mon calendrier ? Tu te dis que quand même, tu es une personne plutôt bien organisée mais ON NE SAIT JAMAIS. C’est perfide, c’est vicieux ce petit « on ne sait jamais ». C’est tellement malin que tu deviens rouge pivoine et que ton cœur s’emballe à l’idée d’avoir commis un oubli pareil. Tu te précipites alors en salle de réunion pour finalement constater que vu le temps sibérien qu’il fait dehors, tous tes collègues ont décidé de se replier au même endroit et de partager leur salade de pâte comme en colo. Une nouvelle fois, plus de peur que de mal : doute : 2 – toi : 0.

La journée suit son cours, et comme les trois dernières semaines qui viennent de s’écouler, tu t’accordes 15 minutes de pause pour regarder les offres d’emploi. Car oui, difficile à admettre mais tu n’es pas particulièrement épanouie dans ton job, tu stagnes et aucune possibilité d’évolution ne t’est proposée. Du coup, face à toute cette adversité, tu te mets à douter de toi, de tes capacités et de ta légitimité à demander un poste avec davantage de responsabilités. Tu en viens même à te demander si toutes ces lignes sur ton cv sont bien le résumé de ton parcours véritable et si tu as bien emprunté 7000 balles pour faire un master dans une école de publicité parisienne qui ne te propose que des jobs réclamant 5 à 10 ans d’expérience payés au SMIC. Tu trouves tout ça un peu cher payé pour ta situation actuelle. Du coup, tu te dis que le problème doit sûrement venir de toi. Soit tu ne sais pas te vendre, soit tes capacités professionnelles ne sont pas optimales. Etant scorpion ascendant gémeaux avec lune en scorpion, tu es forcée d’admettre une chose : tu es une sceptique de naissance. Jusqu’à présent tu as la chance de ne pas avoir la ride du lion dessinée sur ton front mais tu sens qu’elle ne devrait pas tarder à se manifester.

C’est plus fort que toi, par principe, tu doutes. De toi surtout, des autres ensuite. Et pourtant tu détestes ça. Et puis, si tu doutes de tout, il faudrait par la logique, que tu doutes que tu doutes de tout. Prenons un cas concret : alors que tu étais sûre de vouloir prendre ce tiramisu en fin de repas, dessert que tu vénères depuis toujours, tu te mets soudainement à douter. Pourquoi donc, puisque tu sais que tu vas aimer ? As-tu peur de passer à côté d’un dessert encore plus formidable, comme potentiellement ce superbe cheesecake à la banane ? Ça te ferait changer tes habitudes et tu n’as pas envie de t’enfermer dans une routine alimentaire, d’autant plus quand tu vas au restaurant, lieu idéal pour tester de nouvelles saveurs. En réalité, tu as surtout peur de prononcer la fameuse phrase, une fois le dessert servi et la première cuillère entamée : « je le savais j’aurai du prendre l’autre ». Peut-être parce que tu n’as pas pris le temps de suffisamment réfléchir à ce que tu voulais vraiment : prise entre le désir de nouveauté et celui d’un choix raisonnable, tu as paniqué et tu t’es dirigé vers la sécurité, la valeur sûre, celle qui potentiellement, ne te décevra jamais. La curiosité t’a mis le doute. Ou bien le doute a aiguisé ta curiosité. Et tu en viens à douter de ton doute. Pourquoi ai-je douté ? (c’est avec ce type de questionnement que tu te dis qu’il serait temps que tu lèves le pied sur ta consommation de café après 16h). Même si tu as bien conscience que ce n’est pas le choix d’un dessert qui va résolument transformer ta vie, cela a le don de te mettre dans une situation inconfortable : celle de ne pas arriver à cerner tes goûts et tes attentes à presque 30 ans. Et tout ça parce qu’une petite voix intérieure aura semé le trouble dans ton esprit.

Tu rentres chez toi après cette journée harassante de crise de doute aiguë mais tu constates rapidement que ce dernier n’en a pas fini avec toi.  Tu vas devoir affronter ce qui est pour toi le doute ultime, le plus paralysant, celui qui finira par te ronger comme un cancer : le doute sur celui qui partage ta vie. Ou en tout cas ton lit et quelques soirées de discussions enflammées. Une intonation de voix différente, un sms reçu, une expression mal placée et c’est parti pour douter de ses intentions envers toi, de ses sentiments et même de sa fidélité. A partir de cet instant, c’est comme la boîte de pandore : une fois ouverte, impossible de faire machine arrière. Tu psychotes, tu élabores toutes sortes de scénarios dans ton esprit qui devient de plus en plus tordu au fur et à mesure des heures et des jours qui passent. Tu te mets à fuir l’autre en espérant que cela le ramènera vers toi. Ce doute là, tu sais que tu ne pourras pas dealer avec. Par expérience, tu sais qu’il validera à court ou moyen terme ce que tu redoutes le plus : l’envol des sentiments et la fin d’une histoire. Heureusement, comme les cas de rémission, il y a toujours un espoir. Celui de s’être trompé d’abord, d’avoir laissé aller divaguer son imagination un peu trop loin. Ou bien celui de se relever rapidement une fois le doute confirmé.  De là à finir par remercier ce doute de nous avoir éviter d’aller trop loin dans l’erreur, il n’y a qu’un pas. Que malgré tout, je ne franchirai pas.



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