Blue monday

Blue monday

« Les chanceux sont ceux qui arrivent à tout. Les malchanceux, ceux à qui tout arrive. » (Eugène Labiche)

Lundi. Jour le plus détesté de la semaine par le commun des mortels. Celui où tu n’a pas encore eu le temps de te remettre de ta cuite de l’avant-veille mais où tu attends la prochaine qui te paraît si loin avec une impatience démesurée. La journée avait pourtant bien commencé. Le soleil pointait le bout de ses rayons, ma tenue du jour n’était pas trop dépareillée, le café avait coulé correctement dans la machine et la lavande du rebord de ma fenêtre dégageait sa senteur provençale. J’étais plus que d’attaque pour démarrer cette 24e semaine de l’an 2017 après J-C.

La brigade du kiff

Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser ici un détail qui a son importance et qui explique aussi ma bonne humeur actuelle : je viens juste d’emménager dans un nouvel appartement. Tout beau, (presque) tout neuf, tout petit. Oui, beaucoup plus petit que ce que j’avais avant mais au 6e étage AVEC ascenseur et une belle vue dégagée, qui me permet de voir le ciel quand je suis allongée sur mon lit. Après avoir vécu sept ans dans le noir au rez-de-chaussée, pour moi, c’était l’essentiel. Et puis surtout, je découvre mon nouveau quartier aussi fébrilement qu’un touriste japonais (j’habite le 13e). Seul bémol : j’avais oublié la présence à côté de mon immeuble, d’une magnifique, grande et imposante église, prête à me rappeler toutes les heures et toutes les demi-heures, le temps qui passe inexorablement. Ayant un léger problème de timing dans la vie, je me dis que c’est certainement un signe. Et puis ça donne un effet village à l’environnement pas désagréable. Heureusement tout de même qu’elle passe en mode nuit à partir de 21h, sans quoi j’aurai rapidement perdu mon flegme légendaire pour aller fourrer un cierge dans les fesses du curé.

8H28. Je sors de chez moi, sourire aux lèvres, compensées aux pieds, lunettes sur le nez et j’enfourche mon scooter direction le bureau. Défile alors devant mes yeux, la Place d’Italie et son centre commercial (mon nouveau QG du samedi après-midi), le jardin des plantes (repos post-shopping) puis direction les quais de Seine. Bouchon, klaxons, insultes : pas de doute on est lundi, les gens sont remontés à bloc, haïssent leur prochain comme jamais et vomissent déjà la routine de leur nouvelle semaine. Cool et décontractée, j’entame la piste rouge, je slalome comme à mon habitude entre les véhicules et regarde non sans une certaine envie, les autres motos filer à toute allure sur la voie de bus, pendant que je stagne désespérément derrière un moto taxi qui n’a apparemment pas compris que LUI a le droit d’emprunter ce fichu couloir. J’hésite à rejoindre le troupeau de moutons puis me résigne : j’éprouve toujours un malaise qui m’empêche d’y aller; peur de me faire choper comme une débutante par ces messieurs les justiciers du gouvernement de la route. Tandis que je peste derrière cette file qui n’en finit pas,  j’ai le réflexe malencontreux de regarder ma montre: 8H47. Merde, si la route ne se dégage pas fissa, je vais être en retard. Commencer la semaine comme ça, non merci. Je pivote donc mon guidon, tourne la tête vers la droite, personne en vue: c’est parti Marcel, chauffe la piste !

VS la brigade du flic

Petite appréhension, léger sentiment de culpabilité, mais ouf au moins je serais pas en ret… coup de sifflet. Alors même que j’avais obtenu le rôle de la tomate entre deux motos devant (le jambon) et deux derrière (l’emmental), un doigt menaçant pointe dans ma direction, m’indiquant de m’arrêter illico presto. PUTAIN SHIT FAIT CHIER. Forcément, fallait que ça tombe sur moi. Forcément un lundi matin alors que tout avait si bien commencé, que les oiseaux chantaient et que les tilleuls embaumaient leur doux parfum (et leur fichu pollen. Hy-per dangereux ça le pollen, quand tu te le prends dans l’œil et que tu finis par croiser des doigts car tu continues d’avancer les yeux fermés tout en pleurant comme un bébé) le long des avenues. J’arrête le moteur, je retire mon casque, sers les crocs et fusille du regard celui qui va être responsable de deux choses aujourd’hui : 1) mon découvert 2) la réprimande de ma boss pour mon retard. Je m’imagine déjà licenciée par sa faute et sans le sous pour me nourrir. Je le persécuterai à vie, il ne s’en tirera pas comme ça. Dommage que le mec soit pas mal, ça me déstabilise légèrement. Je sais, je suis faible (l’uniforme, tout ça). Pour ne pas perdre de ma vergogne, j’attaque d’emblée : « non mais attendez, il y en a quatre autres qui prennent le même chemin et forcément c’est moi que vous choisissez hein ? On ne me siffle pas comme ça d’abord !  C’est du harcèlement ça (mauvaise foi bonjour) ! C’est parce que je suis une femme (la meuf est féministe maintenant) ? Parce que je suis blonde ? Petite ? Que ma mère s’appelle Martine ? Que je n’ai pas rendu ma box internet à temps ? » Bref, me voilà partie dans un monologue assez désastreux dans lequel je m’assène coup de fouet sur coup de fouet, prise dans un incontrôlable élan de victimisation. Je râle, je rouspète, je fronce les sourcils. Pour être honnête, à cet instant précis, je m’en veux d’avoir été si bête pour me faire prendre, et surtout d’avoir emprunté cette fichue route pour 200 mètres. Et puis cette désagréable impression de se faire choper par la maîtresse en pleine tricherie. Retour vingt ans en arrière, ça fait mal à son petit égo.

Comment vais-je bien pouvoir me tirer de cette pénible situation ?

Je consulte mon portefeuille. J’hésite alors à lui tendre ma carte de fidélité Body Minute, histoire de détendre un peu l’atmosphère mais je sens dans son regard qu’il est encore trop tôt pour plaisanter. Je tends la carte grise, le permis (un miracle que les deux soient réunis dans le même sac) puis soudain, cette phrase : « je vais d’abord vérifier que vous avez bien votre BSR. » Hein ? What ? Qué ? (oui, en état de stress intense je suis trilingue). Vous voulez parler de cette broutille d’examen qu’on passe en 3e, où toute la classe se réunit devant un minuscule écran de télévision et où les ronflements se font entendre au bout de la 12e minute ? Ce truc que j’ai passé il y a genre, quoi, 14 ans ???? Vous insinuez que je n’ai pas 16 ans ? Le mec plante là où ça fait mal. Je réponds sur un ton haineux que j’ai 28 ans (et que je pourrais être ta mère connard), sous-entendu, tu sais pas à qui tu t’adresses. Il enchaîne en me disant qu’il va me verbaliser pour deux infractions. Pas bien réveillée, j’ai soudain peur d’avoir parlé à voix haute. Il va me rajouter une amende pour mauvais comportement en plus, quelle poisse. Je jette vers lui un regard interrogateur : « circulation sur une voie de bus 135 euros et non port des gants 68 euros. » Je tilte pas tout de suite sur les prix, je regarde mes mains nues et réponds d’un air ennuyé : « on me les a volé ! » Evidemment, il rétorque : « et je suis censé le savoir ?! » Salaud. Tous les mêmes les mecs, je vous jure. Son uniforme devient soudain beaucoup moins attrayant. Je suis à deux doigts de lui tendre mes poignets, histoire qu’il m’emmène direct au poste car là, les 200 balles, je les ai pas. J’ai tout claqué chez Maisons du Monde samedi. Pas ma faute si leur boutique est la succursale de la caverne d’Ali Baba. Je regarde l’autre motard derrière, en pleine négociation avec l’autorité, sourire aux lèvres en mode détente. Ça m’énerve encore plus. Le mec va se prendre une prune, un lundi matin à 8h52 et il est CON-TENT. Je suis énervée d’avoir acheté des gants à 80 euros et de les avoir laissé un nuit sous le siège de mon scooter et qu’on me les ai volé. Comble du ridicule, il va falloir que je casque pour mon voleur. Je suis outrée, écœurée, hors de moi. Je réalise alors qu’il y a encore 5 minutes, mon cerveau était resté en mode weekend et c’est comme si je dessaoulais net. C’est encore un coup de mes petits lutins ça (je vous raconterai à l’occasion) : « Hello Audrey, on est lundi, il est temps de se réveiller. On savait pas trop comment faire alors s’est dit qu’on allait mettre un flic sur ton chemin, pas trop moche physiquement quand même histoire de faire passer la pilule. » Moue boudeuse, tête baissée, j’attends la sentence. »Bon alors je vais vous laisser repartir mais il ne faut pas prendre la mouche comme ça, c’est le genre de comportement qui a tendance à nous énerver. Vous faites quoi dans la vie ? » Pas prendre la mouche pfff !  Et qu’est-ce-que ça peut bien lui faire, mon métier ? Ce petit ton moralisateur m’agace mais comme je viens d’échapper au scalpe de mon compte en banque, je souris : « Merci beaucoup monsieur l’agent, et bonne journée hein ».

Et soudain l’uniforme redevint sexy. Finalement, tout n’est qu’une question de point de vue.



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