Un jour sans fin

Un jour sans fin

Ça a commencé en sortant de chez toi ce matin…Quand tu as constaté non sans amertume, que les gouttes qui tombaient du ciel n’étaient pas dues à une incontinence du pigeon en plein survol de ta personne, mais qu’en réalité, il pleuvait comme vache qui pisse.
Comme tous les matins, tu enfourches ton fidèle destrier et tu roules devant l’Hôpital Pitié-Salpêtrière en te disant que tu es bien contente de ne faire que passer. C’est pas comme si c’était le Ritz, le séjour même à court terme te tente moyen. Tu toises donc cet établissement tout en continuant de ruminer de manière assez virulente sur le temps pourri et à te demander une fois de plus ce que tu fabriques dans une ville pareille, où tout mais alors TOUT te tape sur le système : les gens, la pollution, les transports, le bruit. Même les vieux mettent plus de temps à traverser qu’ailleurs. Tu deviens horrible. Une humaine sans cœur. Tu détestes ce que cette ville est en train de te faire devenir. Bref, tu continues de marmonner des jurons et d’imaginer dans quelle ville d’accueil tu pourrais bien immigrer, quand le cours de ta journée fut brutalement modifié. Ça se passe rapidement, pas le temps de niaiser. A peine celui de voir le scooter devant toi tomber à terre, que tu freines brutalement pour l’éviter. Manque de bol une grande flaque d’huile gît sur la chaussée et dans la panique tu ne freines pas du bon frein (jamais freiner de la roue AVANT sous la pluie, pourtant on te l’a déjà dit) . Les éléments sont contre toi et BAM tu finis le cul par terre. L’effet domino prouve encore une fois sa raison d’être. Il est 9h30 et ta journée vient de prendre un sacré tournant.

Ce n’est pas la première fois que tu te casses la figure en scooter, c’est le jeu en deux-roues et tu le sais, mais cette fois le genou te lances sévèrement. Tu l’imagines dans deux heures quand il aura doublé de volume et ressemblera à une chouquette obèse. Pour les 24H du Mans tu repasseras. Tu restes à terre quelques instants, le temps de reprendre tes esprits. La scène est d’une tristesse infinie : deux scooters à terre couchés sur les flancs tels des animaux condamnés, leurs cavaliers agonisants sur les côtés. Pathétique mais non moins teintée d’une certaine ironie. Tu n’aimes pas Paris ? Rassures-toi c’est réciproque. Tu tentes un échange de regards avec l’autre conducteur, en cherchant désespérément dans ses yeux le même sentiment de désespoir de cette journée si rapidement avortée et dans le même temps le signe d’un léger sourire. Car on a quand même l’air bien cons tous les deux. Tu aperçois une ambulance s’arrêter pour venir te secourir. Puis, tu réalises dans quel cirque tu viens de tomber : tu as choisi de te vautrer Boulevard de l’Hôpital, DEVANT une ambulance. Il y a pas de hasard, c’est le karma ma brave dame. On te propose gentiment de t’asseoir sur un petit siège pliant en plein milieu du carrefour, en attendant l’arriver des pompiers et de la police. Si ça continue, tu vas finir sur BFM TV avec Macron qui va venir te serrer la main « je vous promets on va nettoyer tout Paris, il n’y aura plus aucune goutte d’huile par terre » et Brigitte qui va t’offrir un petit déjeuner réconfortant à l’Élysée. Bien que tu aies mal, tu n’es pas très sûre de vouloir ameuter tout le quartier non plus. Les flics tout de suite, tu te dis que tu as fais quelque chose de mal. Désolée je voulais pas tomber, je vous jure je recommencerai pas. Tu te demandes ce que tu fabriques à 9h37 du matin sur cette petite chaise pliante en plein milieu du carrefour devant le Jardin des Plantes. Tu as l’impression d’être au zoo et que c’est toi qu’on vient visiter. Les conducteurs ralentissent pour regarder la scène, les badauds s’arrêtent pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. Toi, tu fais des grimaces en imaginant la suite de la matinée. Il y a encore 1h tu étais bien au chaud dans ton lit. Même ton horoscope n’a rien vu venir : « forme: vous serez solide comme un roc ».

Ton acolyte de cascade repart assez rapidement. Avocat, il a une plaidoirie dans la demi-heure et ne peut pas se permettre le luxe d’attendre l’arrivée de l’armada de soins. Tel Indiana Jones refusant la douleur, le voici remonté sur sa moto enrouée, prêt à aller sauver la veuve et l’orphelin. A moins qu’il ne soit fiscaliste, et qu’il aille plutôt sauver le neveu de Donald Trump. Il te laisse sa carte en partant, accompagné d’un « si besoin ».  Faut-il voir un quelconque sous-entendu derrière ces paroles cordiales ? Tu ne sais pas, tu ne sais plus, ton radar à drague est au point mort. Il a pris exemple sur la carrosserie de ton pauvre cheval de course.

Tu restes donc seule avec les policiers. Une poule au milieu des poulets. Tu ne veux pas tomber dans les clichés mais il semblerait que tu aies malheureusement touché le gros lot. Le must de la basse-cour. A l’arrivée du camion de pompiers, l’un d’eux en profite pour t’annoncer qu’aujourd’hui tu n’auras pas la chance de voir du beau « mâle », ceux du calendriers sont en congés. Tu réponds un rire nerveux et prie pour te réveiller rapidement de cette mauvaise blague. Surtout quand ils affirment que le liquide qui s’écoule de ton scooter (et qui, soit dit en passant, a tâché ton sac en faux croco Zara, parce que en plus d’être blessée, tu es modesquement OUT) provient du liquide de refroidissement. Genre moi je m’y connais en bécane, vous inquiétez pas ma petite dame on va régler le problème fissa. Sauf qu’un 50 cm3, ça ne dispose pas de ce type de mécanisme. Et c’est alors que tu le vois s’acharner sur le kick de ton pauvre scooter comme s’il s’agissait d’une moto de compétition. Tu reposes ta tête sur le brancard, refusant d’assister davantage à cette supercherie.

Direction les urgences, 10 mètres à faire, la nana est pas chiante. Après avoir raconté tes déboires aux ambulanciers, aux policiers et aux pompiers, tu répètes les faits à l’infirmière qui te reçoit puis au chef de service. A la fin de la matinée, c’est à peine si tu te souviens quel jour on est. Quand tu entends au loin, un policier faire le point à ses collègues, tu t’appelles  désormais Jean-Patrick, tu as 34 ans et tu faisais du vélo lorsque tout ça est arrivé. L’effet « téléphone arabe » à son maximum. Pour finir en beauté cette journée pas comme les autres, tu as droit à un petit test « alcoolémie et autres drogues ». Thanks God, tu as fini ta bouteille de rosé dimanche soir et pas d’apéro à rallonge la vieille à signaler. Tu souffles dans le ballon, pas peu fière d’entendre « zéro gramme » mais tu ne peux t’empêcher de penser : « vous seriez venus jeudi dernier les gars, ça aurait été plus compliqué« . On te demande ensuite de tirer la langue pour faire des prélèvements buccaux. Tu te prends pour Einstein le temps de quelques secondes. « Négatif ». Tu as passé le test avec succès, te voilà admissible. Tout ce à quoi ça te donne droit cependant, c’est une radio du genou, un compte-rendu et un arrêt de travail. Voila ta récompense pour avoir passé ces derniers jours de façon monastique. Ça t’apprendra. Tu rentres chez toi en claudiquant, avec une pensée pour Kevin Spacey dans Usual Suspect. Sauf que la patte folle, tu vas te la traîner encore quelques jours. A 16h14 tu reçois une alerte d’un nouveau message sur Facebook : l’un des policiers veut rentrer en contact avec toi, sous le prétexte de prendre quelques nouvelles. Tu frôles alors l’apoplexie. Décidément, cette journée cauchemardesque ne s’arrêtera donc jamais.

 



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