L’âge de glace

L’âge de glace

« Ce n’est pas parce qu’en hiver on dit « fermez la porte, il fait froid dehors », qu’il fait moins froid dehors quand la porte est fermée. » (Pierre Dac)

C’est lorsqu’un collègue te fait rire et que, enrhumée tu laisses malencontreusement échapper sous ton nez le signe de ta maladie hivernale, que tu te souviens que l’hiver n’est pas ta saison préférée. Pour être vraiment honnête, tu l’exècres carrément.

Discrètement, tu attrapes la serviette qui t’a servi à essuyer tes doigts huilés aux nems de ce midi pour entamer une symphonie où il semblerait que les cuivres et les cordes n’aient pas été accordés depuis un certain temps. Malgré toi, te voilà renvoyée directement en enfance. Difficile période où tu rougissais à l’idée de devoir te moucher en ayant pour spectateurs tes camarades de classe; situation qui te mettait dans un inconfort des plus total. Tu regardais les autres faire, et à l’exception de quelques-uns, surtout des garçons, les autres enfants avaient la mouchage plutôt « classique ». Fierté en avant, tu résistais jusqu’au dernier moment, n’arrivant plus à respirer. La bouche ouverte, les élèves devaient penser que tu étais scotchée par la leçon sur les grottes de Lascaux de la maîtresse. En réalité, tu essayais tant bien que mal de trouver de l’air pour ne pas mourir asphyxiée. Aujourd’hui, tu t’en fiche complètement, détournant le truc et anticipant sur la réaction de ton entourage : « Attention aux oreilles, ça va dépoter »,  » « Ma mère a bien failli me renier plus d’une fois à cause de ça » ou encore le fameux « Babar a encore frappé ». Etre adulte? c’est aussi accepter ses défauts. Ne pas être classe uniquement quand il s’agit de se moucher, ce n’est pas un crime.

Le pire, c’est que tous les ans, tu te fais avoir. C’est saisonnier, un peu comme les connards. Surtout, c’est fourbe l’hiver; ça ne se montre pas tout de suite sous son vrai jour. Il y a d’abord la lune de miel, plus connue sous le doux nom d’automne. Ses feuilles rousses, sa lumière apaisante, les premiers chocolats chauds et le retour du plaid. Les envies de cocooning et autres joies des premiers frimas se manifestent : « vivement qu’on puisse remettre un manteau » (c’est vrai, c’est pénible cette petite veste légère et cette jupe virevoltante), « aller au Starbucks du coin commander leur boisson spéciale noël », « acheter les bougies à la cannelle ou au pain d’épices ». Ton esprit vagabonde si loin, qu’en rentrant chez toi tu avais presque oublié que tu n’avais ni cheminée ni peau de bête pour te réchauffer. Dommage, tu étais à deux doigts de passer chez Leroy Merlin pour acheter ton stock de bûches. Et puis, tu commences à effectuer de petites glissades sur les feuilles nonchalamment exposées à tes pieds et à croiser fort les doigts pour ne pas te casser une jambe bêtement dans les marches de la station de métro. Petit sourire en coin, tu vois vite où tout cela va t’emmener. Comment as-tu pu être si naïve et avoir la mémoire si courte ? Tu te rêvais la reine des glaces, tu te retrouves la reine des gaffes (tu as maintenant un cheveu sur la langue, la faute a une dent en moins, suite à une mauvaise chute). D’un coup, te voilà rattrapée par la triste réalité de l’hiver, qui vient te frapper en plein visage, la vilaine. Tout est gris, terne, sans saveur. Les matins au froid polaire reviennent. Ceux où tu te demandes, en fumant la cigarette du condamné, combien de doigts il te restera à la dernière bouffée; les premières pluies non annoncées sur ton téléphone qui semble être resté bloqué à tes dernières vacances dans l’hémisphère sud (il a du confondre avec la saison des pluies tropicales, le bougre) refont leur apparition. Les manteaux dégoulinent, les parapluies se rebellent; tu te retrouves avec une antenne parabolique au-dessus de la tête, prête à capter les derniers signaux extraterrestres venus des confins d’une galaxie non explorée. Le froid te transporte dans un état où tout semble s’être déconnecté dans ton esprit. Prise de spasmes incontrôlés, tu n’arrives pas à te tenir correctement. On dirait le Bossu de Notre Dame version chic. Le sang n’afflue plus au cerveau. Tu penses FROID FROID FROID et les gens autour de toi semblent penser BIZARRE FOLLE FLIPPANTE en te voyant trembler, claquer de la mâchoire et sursauter comme un renne sous extasie. Commandement numéro 1 : en hiver, ta dignité tu la mets aux oubliettes.

Surtout, certaines habitudes de l’enfance semblent être restées à jamais gravées dans ton cerveau. Petite, ta mère accumulait sur toi gants, écharpe, collants, chaussettes. Un vrai porte-manteau ambulant. Et la fameuse cagoule. Armure en laine à pompons, engin de torture, qui en plus de te donner l’aspect d’un cambrioleur nain, te grattait A MORT. A 10 ans, tu te jurais que plus jamais on te fera subir ça. A 14 ans, en tee shirt au-dessus du nombril sous ton manteau en plein mois de février, tu te dis que l’heure de gloire de l’autorité maternelle est révolue. Et puis, tu te retrouves à 29 ans au mois de décembre à empiler tee-shirt, sous pull , pull et legging sous ton jean slim. Parfois même, tu oses la double paire de chaussettes. Le boudin de noël est prêt, il n’y a plus qu’à passer à table. Tout ça te fait prendre un coup de vieux. Ce n’est pas pour rien qu’on emploi l’expression « être à l’hiver de sa vie » pour parler de la vieillesse. Au vu des boutons qui apparaissent sur ton visage depuis quelques temps, tu peux souffler. Le printemps n’est pas loin.

 

Photo by Nathan Wolfe on Unsplash

 



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