Etre et Avoir

Etre et Avoir

« Les élèves passent, les professeurs restent. » (Daniel Pennac)

Quand tu débutes dans le métier après avoir essuyé moult plâtres dans ta première « vie » professionnelle, tu te donnes à fond, tu ne comptes pas tes heures; c’est comme si tu briguais la récompense de super instit à la fin de l’année pour montrer ta motivation à la secte des anciens. Pourtant, héréditairement parlant, peu de choses te prédestinaient à ce métier. Tes parents n’étaient ni profs, ni fonctionnaires. Voire même plutôt carrément critiques sur le sujet. Quant à toi, élève réservée du fond de la classe et pas particulièrement brillante, tu regardais cet étrange ballet de professeurs se succéder année après année en te demandant quelle force les animait pour supporter 30 mômes bâillant aux corneilles et ne prêtant aucune attention à ce qui était devenu un monologue pédagogique. Malgré tout, au plus profond de toi, une attirance semblait se dessiner. Attirance repoussée durant 30 ans pour finalement se révéler comme une évidence : tu seras prof, ma fille.

Tu commences par un stage en grande section (Mater/ GS pour les initiés) où tu apprends notamment à perfectionner ta recette de sablés en perspective du marché de Noël. Manque de bol, tu joues ce jour-là d’une certaine poisse culinaire : alors que les super mamans autour de toi, mi-femmes / mi-pros du gâteau et réquisitionnées pour l’occasion, redoublent d’inventivité et de soin accorder à leur pâte, la tienne ressemble à s’y méprendre à celle d’une Play Do inconsommable. Les enfants te regardent dépités tout en jetant un oeil aux rênes, sapins, pères Noël et autres symboles parfaitement maîtrisés sur les tables d’à côté. A ce moment-là, une force insoupçonnée t’envahit, plus qu’une révélation, il s’agit d’un devoir : leur faire croire que la pâte de ta tablée est la meilleure. Oui, être prof c’est être un peu mytho.

Tes journées sont intenses, tu ne vois pas le temps passer (ni présent ni futur) et c’est un véritable bonheur même si ça peut parfois sembler affolant. A la rentrée de janvier, tu récupères une classe de CE1, délaissée par une instit’ au bord de la crise de nerfs, qui après 3 ans dans l’enseignement a choisi de retourner à ses premières amours : le consulting. Vu l’état du moral ambiant de la classe à ton arrivée, tu te dis qu’elle a plutôt bien fait, surtout si c’est pour consulting un thérapeuting.

L’improvisation devient ton principal mot d’ordre pour mener à bien tes missions journalières. Tu prévois de commencer une leçon en grammaire mais le concept de solides en mathématiques reste encore un peu flou, alors tu prolonges ta séance pour éviter que tes élèves ne confondent la forme d’un cornet de glace avec celle d’une canette de coca.

Tu remarques aussi que certaines choses ont changé depuis ton enfance. Le tableau blanc informatisé a remplacé le tableau noir et les mains pleines de craie. Même s’il flotte quand même un parfum de naphtaline dans l’air et que le certificat d’études ne semble pas si loin : tes petits élèves ont en effet la particularité d’être en blouse, rose pour les filles et bleue pour les garçons : bienvenue dans le privé ! La première fois que tu es rentrée dans cette classe, tu t’attendais à voir débarquer Jules Ferry, prêt à donner un leçon de morale légendaire voire même ta mère, avec son encrier à la main.

En quelques mois, tu as expérimenté un condensé de tes 30 prochaines années professionnelles. Notamment cette fameuse semaine fantôme du mois de février où tu te retrouves à faire cours à 10 élèves, les 18 autres ayant succombé à l’appel de la grippe hivernale. Durant cette triste période, ta classe a certainement ruiné le stock de mouchoirs du Franprix du quartier ainsi que participé à la destruction d’une bonne partie de la forêt amazonienne. Surtout, tu es allée faire cours comme on va à un rendez-vous chez le dentiste quand tu sais qu’une carie te guette : avec une formidable envie d’abréger au plus vite tes souffrances.

Les sorties de 16H45 ressemblent à s’y méprendre à un lâcher de bestiaux de retour à l’état sauvage. On croirait qu’ils ont été séquestrés pendant une journée et que la demande de rançon vient d’être accordée. Les premières fois, ne connaissant pas encore les parents, tu paniques un peu : mieux vaut éviter de refiler un gamin au cousin d’Emile Louis. Ta tête manque de faire un tour sur elle-même en attendant simultanément : « c’est ma maman ! » « c’est mon papa ! » « C’est ma tatie/tonton/cousin/soeur » (déclinable à l’infini). Tu te sens aussi stressée que le boss de la tour de contrôle de Roissy : ne pas donner l’itinéraire A à l’élève C.

La sortie est toujours un moment particulier de ta journée, celui où tu n’as qu’une idée en tête hormis celle de ranger ta classe et rentrer chez toi : éviter les parents. En tout cas, ceux qui te demandent à la volée l’air de rien, alors que tu dois t’assurer de rendre chaque enfant à la bonne famille, si tu as bien eu leur mot pour le rendez-vous de jeudi, s’il y a toujours un contrôle de mathématiques demain, parce que vous comprenez, ma fille s’est trompée, elle a écrit ses devoirs à lundi au lieu du mardi. Raison de cette déconvenue : les devoirs étaient écrits à la date de l’annonce de ces derniers. Ainsi, des devoirs donnés le vendredi pour le lundi étaient écrits à la date du vendredi. Logique imparable. Tu comprends mieux pourquoi cette élève avait toujours un paquebot de retard. CQFD.

Certaine fois, la sortie est également l’occasion de te rappeler froidement ton inadéquation âge/physique. Ainsi une grand-mère venant chercher sa petite fille : -« bonjour Mademoiselle pouvez-vous dire à l’enseignante que je viens la récupérer ? – Vous venez de lui dire Madame. » Blanc. Regard mi-surpris mi-gêné de la septuagénaire. Quant à toi, il te faudra sniffer un bâton de colle entier de super UHU pour te remettre de cet affront.

Mais l’enseignement c’est aussi des petites joies au quotidien, notamment celle du gâteau d’anniversaire. Au début, quand des enfants faisaient le tour des classes et arrivaient pour te proposer un bout de moelleux au chocolat, tu n’osais pas faire ta gourmande et répondait un merci du bout des lèvres en tendant vers le plat une main timide. Les choses ont vite changé et maintenant que tu as expérimenté les journées de 10H à piétiner debout et le déjeuner de la cantine toujours aussi succulent depuis les années 90, tu attends avec la ferveur d’une supportrice brésilienne, qu’un élève fête son anniversaire (et que sa mère ait plus d’ambition culinaire que toi). Dans ta classe, chance ou pas, les parents redoublent d’inventivité dans le choix de leur gâteau. Mais ont-ils seulement pensé à toi et la manière dont tu allais bien pouvoir découper un château fort dont les tours sont des cônes de glace renversés et les douves, des serpents en guimauve recouverts de ganache ?

A l’approche de la Coupe du monde, tu découvres avec consternation que les enfants sont plus préoccupés par l’album Panini de l’équipe de France que le trajet des aliments dans le corps humain. Tu angoisses avant chaque récréation que l’on te réclame cette balle planquée sous ton bureau et attendue comme le messie par les garçons de la classe. Mais lorsque tu vois leur visage s’illuminer à la vue dudit objet, tu te demandes comment faire pour provoquer le même effet avec ta leçon sur le pluriel des noms communs.

Alors que tu tentes désespérément un vendredi après-midi d’expliquer la naissance des premiers hommes, tu constates que ton audimat a fortement baissé, et qu’homo sapiens n’a qu’à retourner dans sa caverne faire ses petits dessins. Le tableau qui se dresse devant toi est affligeant : beaucoup discutent entre eux, certains colorient ou écrivent des petits mots tandis que d’autres comptent les moutons dans le ciel. Et puis soudain, la cerise sur le gâteau. Alors que tu fais ta ronde entre les rangs tel un chef des armées, tu surprends une odeur de pet monumental. Tu actives alors le compte à rebours avant que les élèves ne se mettent à crier « ça pue maîtresse ! ». 5 secondes. Rapidité. Danger. Face à cette engouement, aux fenêtres qui s’ouvrent à cause de l’odeur et à la perte de contrôle totale de ton espace de travail, tu craques. Tu le sens monter. Il est là pas loin. Pitié non pas maintenant. Je vais perdre toute crédibilité. Je ne pourrais plus jamais me fâcher, il ne me croiront plus. Fichu fou rire. Tu te tournes vers le tableau ne pouvant retenir des mouvements d’épaules saccadés, laissant penser que tu inities une crise d’épilepsie. Tu finis par te retourner, rouge carmin, les larmes coulant sur ton visage, démasquée par les élèves : « la maîtresse est morte de rire ! ». Et morte de honte. Plus tard, lors d’une réunion très sérieuse avec le parent dudit élève péteur tu apprendras que c’est à cause de son alimentation à base de pois chiches et surtout, que le médecin a conseillé de ne pas changer ses habitudes alimentaires. A toi les bonnes odeurs jusqu’à la fin de l’année. Prévoyante, tu te notes d’investir dans du Febreze ASAP.

Mais en y pensant bien, ce ne sont ni les leçons de Français ni de Mathématiques ni d’Education Civique et Morale qui te mettent le plus la pression. Ce qui a failli te faire tomber de ta chaise et te faire passer à deux doigts d’une crise de tachycardie, c’est lorsque la directrice t’a gentiment annoncé que tu avais 1 mois pour préparer la chorégraphie de la fête de l’école. 1 mois. 4 semaines. 16 jours.  384 heures. Challenge accepted. Damned ! C’est pas non plus comme si tu avais le choix. Pleine d’entrain les trois premières minutes, tu es rapidement redescendue de ton optimisme précoce en constatant que dans les faits, il s’agissait de coordonner 28 gamins prêts à tout sauf à danser comme tu l’avais imaginé : en rythme. Les répétitions ne sont qu’un enchainement de cris de ta part, de cris de tes élèves qui se font marcher sur les pieds ou, par manque d’espace, s’entrechoquent comme des robots désarticulés. Tu te demandes comment c’est possible d’avoir si peu conscience de son corps et de son environnement puis tu te rappelles que tu n’étais pas non plus un modèle de coordination à cet âge. Certains jours, dans un regain de motivation, tu actives le mode GO du Club Med, prête à faire d’eux des graines de champions. Puis d’autres fois, dépitée, tu t’assois et tu espères que durant la nuit, le dieu de la danse vienne s’emparer de leur corps. Ou qu’au moins ,ils distinguent une bonne fois pour toutes leur gauche de leur droite.

En arrivant à l’école, tu t’étais jurée de ne pas être ce genre de prof, criard, braillard, rouge de colère prêt à tout pour se faire respecter et instaurer un climat qui relèverait davantage de la dictature que de l’ambiance Chantal Goya. Seulement ça, c’était avant. Avant que tu recules ton réveil d’une heure pour désormais connaître les joies du lever à 6h du matin et de croiser ton alter ego d’il y a 10 ans, rentrant de soirée en se moquant des honnêtes gens partis travailler. Avant qu’un élève ne fasse la grosse commission en classe. Avant que les cadeaux de fête des mères et de fête des pères ne viennent définitivement te faire prendre conscience que tu n’étais pas une personne « manuelle ». Avant de comprendre que le silence se négocie à prix d’or (3 bons points, 5 minutes de paix). Avant que tu réalises aussi que le verbe chuchoter n’était plus au programme depuis longtemps. Il va falloir revoir certaines bases, et vite.

 

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